portrait critique de philippe roy, pendule

L’éloquence muette ou la parole du corps même

par Philippe Roy, Mars 2006

La Petite Fournerie : ce lieu visité un après-midi où la nature s’ébrouait, peuplé de stèles tutélaires s’affichant à mes yeux dans leur originelle nudité, s’imposait d’emblée à mes pas muets.

L’énigme était là, avec pour messager cet air poudré de lumière du jour finissant.

Comment dire avec des mots neufs ces sculptures qui nous comblent sans nous dévoiler leur mystère? Ce serait sans doute une erreur de croire qu’il y a quelque chose à comprendre. C’est bien assez de voir… Et de savoir du même coup que Lambert nous offre avec son travail un dernier point juste avant de comprendre, un point jubilatoire auquel nous n’avons plus que rarement accès. Alors, regardons seulement ces œuvres, qui sont là, pleines de la présence de l’artiste, non comme des masques pour taire ou dissimuler, mais bien au contraire au plus près du coeur pour révéler.

Ce n’est pas nous qui jugeons de telles sculptures: ce sont elles qui nous jugent, sans dédain, ni mépris. Il dépend uniquement de nous qu’elles parlent ou bien qu’elles se taisent, que cette matière née d’une pensée sauvage soit un chaos ou qu’elle s’apaise sous notre oeil en un ordre somptueux. Il faut que notre regard dépasse l’objet, redevienne innocent, pour retrouver l’hymne primitif qui est le chant de Jean-Claude Lambert. Dans ce corps à corps en pleine taille se sont échangés sans s’altérer la grâce et la masse, le fragile et l’inaltérable, le poli et le rugueux. Ce combat nous révèle dans le même temps l’immuable, l’éternité qui nous déborde et le fugitif, l’éphémère qui nous traverse.

Se méfiant des séductions tentatrices qui pourraient voiler notre regard, la démarche exigeante de Lambert est de dépasser la surface et les apparences de la matière, de la pénétrer, d’avancer, d’avancer encore vers l’intérieur de la pierre, du bois ou du métal, cet intérieur qui se trouve être aussi révélation, l’intérieur de nous mêmes. La vérité est au-delà du visible, toujours en amont: amont du temps, du signe, du geste, de la création.

Lambert prend alors pour moi l’allure d’un découvreur, d’un archéologue qui fouille au creux de la matière et qui lentement fait remonter à la surface des choses une statue, une stèle, une sculpture que sa main débarrasse d’une gangue étrangère de scories pour y retrouver et mettre devant nos yeux ébahis l’image d’un rêve projeté que sa mémoire et son geste tout à la fois recréent. La matière bouillonnante est enfin domptée et nous rebondissons de fragment en fragment au dessus des possibilités que nous aurions cru mortes. Et j’ai le sentiment imprécis mais tenace, en regardant cette série de sculptures, que c’est le voile du temps qui se déchire, la cage du corps qui se brise. Et si c’était l’autre naissance?

Pourquoi suis-je à ce point sensible à cette oeuvre qui me trouble dans ma chair et dans mon cœur? Peut-être pour l’acquiescement qu’elle suscite en moi, entre émerveillement et mystère. Le temps d’un regard, elle coïncide tout à coup avec mon exacte intimité, provoquant alors le plus subtil des séismes. Et si le travail de Lambert m’apparaît comme l’expression vraie d’un vertige, c’est sans doute parce qu’il s’attache à ciseler sans fin cette pure aporie: mettre en forme le silence.

Dans ces temps incertains où la parole est “muette” et tout désir de beauté semblent menacés par le délire comptable de l’économique et de ses monstres, saluons cette œuvre majeure et attardons nous sur le sens et la valeur de ces sculptures. Son langage fier et clair, sa technique maîtrisée disent ce qui n’est pour Jean-Claude Lambert qu’un long itinéraire à la recherche d’un moi profond, milieu de toute chose, loin des repères habituels du temps et de l’espace. L’exigence et l’honnêteté qu’il a envers lui-même, envers son art, envers la matière même qu’il transforme avec le respect naturel de ceux qui ne trichent pas, font de Lambert, un artiste nécessaire. Pour cela et pour l’ailleurs où il nous mène (ce lieu pressenti essentiel dont nous gardons la nostalgie), nous lui devons reconnaissance et considération.

Il y a sans doute un temps où les mots doivent s’arrêter, disant trop, ne disant pas assez.

par Philippe Roy, Mars 2006